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samedi, 12 octobre 2013

Ma maison natale... Mes souvenirs...

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Mes souvenirs 2

Par les circonstances, c'est avec le fils du propriétaire que je passais mon enfance.

De ces entrepôts d'épicerie surgissaient une multitudes d'odeurs mêlées et étranges, accumulation de victuailles, abondance des stocks, c'étaient les lieux tout désignés pour nos jeux.

Enfants nous construisions des cabanes avec des caisses vides de morues séchées (le plat du pauvre par excellence à cette époque, chaque foyer avait un seau dans lequel trempait la merlusse …), reliques abandonnées du négoce. Le progrès allant, ce furent les caisses de chicorée Leroux qui nous servirent de repaires, nous sentions moins les effluves tenaces du poisson salé !

Nos péripéties nous ramenaient dans les entrepôts où nous ouvrions des seaux de 25 kilos de câpres que nous écrémions afin que nul ne s'aperçoive de la rapine... L'hiver nous passions nos journées dans les bureaux qui étaient seuls chauffés alors que les grands bidons d'huile d'olive gelaient à quelque pas de nous, impropres à la vente puisque non débitables ... Modèles réduits, expériences pyrotechniques, radio amateur, canoë, promenades d'abord à vélo puis en vélo moteur... bref, mon adolescence, entrecoupée d'un pensionnat que j’exécrais puisqu'il me tenait éloigné du bonheur.

L'été, le froid était réservé aux riches. Les proprios avaient une glacière que l'on alimentait avec des blocs de glace achetés place Pignote à la STEF(alias Société des Transports et Entreposage Frigorifiques, dont l'origine était le transport rapide et prioritaire de la glace des glacières du Ventoux) ... Munis d'un sac de jute pour les protéger des ardeurs de notre soleil méridional. Ils furent également les premiers à posséder un Frigidaire (la marque). Le jour de l'inauguration, je fus appelé par la Maman qui toute fière m'offrit un tomate froide en me disant que je n'aurais peut être plus l'occasion d'en manger de toute ma vie...

Nous, nous mettions le beurre, (quand nous en avions, car souvent le saindoux en faisait office) acheté à la coupe chez Lazzareti, dans des bols d'eau fraîche pour qu'il ne ramollisse pas trop !

Mon père me donnait vingt sous (il comptait encore en franc or)...

C'était du temps où, sur le seuil d'une étroite échoppe, au Portail peint, une petite vieille nous vendait le lait à la louche.  Un énorme bidon de St Tronquet était son fond de commerce, elle y puisait à la mesure rase. Mes parents me faisaient souvent la remarque que pour moi la louche n'était pas pleine et décidèrent bien vite de se charger de cet achat.

Ce lait que nous essayions de conserver de la veille avait la fâcheuse tendance de tourner à l'heure de l'école... nous partions alors avec notre pain sec!

 La rue fourmillait de vie, pas une maison sans commerce, sans artisan, sans activité.

Ce microcosme social nous faisait connaître de tous, aussi n'était il pas question de faire des bêtises, nos parents en auraient été vite informés... quelques sonnettes tirées peut être... voilà nos crimes!

A ma plus grande joie, juste en face de chez nous se trouvait un marchand de bonbons, un franc (un centime de nouveau francs) les deux caramels mous, c'était encore moins cher que chez la mère Royer de la rue Thiers.

Résumons nous :

En partant de la rue Thiers, il y avait une boulangerie, un menuisier, une cave, Bonnet le menuisier, Ginoux le marchand de bonbons, Ressegaire le balancier.

En revenant vers la rue Thiers, Deldon le coiffeur, un magasin de dentelle, stoppage (pour les bas qui filaient) boutons à la façon, Madame Galinelli, la couturière, le commerce d'épicerie en gros, la laverie rapide, un autre balancier, un marchand d'épices, un coiffeur et même une boîte de nuit, le Zanzibar !

Au Portail Peint : une pâtisserie, La Royale (l'immeuble a été démoli et laisse place à une terrasse en surplomb!), une alimentation, chez Charlot, tenue par la famille Bourdier de beauregard... je me souviens parfaitement qu'ils vendaient des "picons", oranges auxquelles la peau avait été ôtée pour les préparations d'apéritif, le prix en était considérablement réduit. Ils présentaient également leurs pommes de terre nouvelles (de la grenaille) toutes épluchées dans un petit bassin au milieu duquel jaillissait un petit jet d'eau, enfants, nous étions émerveillés.

. Venaient ensuite un coutelier (à moins qu'il ne soit venu plus tard ?), un débit de lait, un bistrot, je crois me souvenir également d'un marchand de bois et charbon, peut être d'un magasin d'électroménager, Lazzaretti, pâtes et beurre à la motte, une autre boulangerie qui nous faisait un pain sur mesure au poids, les docks méridionaux, un casino, un tapissier, Bonneton, le volailler qui mirait les œufs... Plus de trente commerces en quelques centaines de mètres.

Les ménagères descendaient la chaise sur leur devant de porte pour surveiller le seau où trempait la merlusse, éplucher les légumes ou faire la conversation, ce qui se résumait la plupart du temps à dire du mal de son voisin ! Nous n'étions pas seuls.

Cette rue des teinturiers qui prolongeait le portail peint, nous l'appelions la rue des roues, elles étaient toujours en mouvement et les arbres de force traversaient la chaussée sous des plaques métalliques. Les dernières que j'ai vu en fonction alimentaient en énergie des ateliers de mécaniques de précision.... Des courroies que l'on ôtait ou remettait à l'envie, permettaient de faire tourner toutes sortes de machines.

La Sorgue, servait d'égout et de déversoir aux immondices... Régulièrement fournie en grésil pour éviter les odeurs estivales... de cette rue émanaient donc des parfums étranges qui ne conviendraient certainement pas à nos touristes actuels ou à nos parisiens festivaliers!

 

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La Sorgue au temps des roues actives

Seuls trois véhicules à moteur circulaient dans le coin, deux servaient à la distribution de l'alimentation en gros, le dernier appartenait aux Ginoux, les marchands de bonbons : une canadienne, en bois, le rêve de mon père. Les transports volumineux se faisaient sur charretons tirés à la bricole...  "Si tu ne travailles pas tu tireras le charreton" était la grande menace que proféraient les parents lorsque les résultats scolaires n'étaient pas à la hauteur !

Le boum de la fin des années 50 fit éclore de nouveaux besoins. Au décès du vieux Guibert, le père Martin prit les rênes et décida de l'installation d'une laverie dans un des locaux de l'épicerie en gros. Une batterie de petites "Laden" était à la disposition des habitantes du quartier qui abandonnèrent le baquet de la bugado pour ces machines de rêve moyennant quelques sous. Le modernisme était là. Les entrepôts fleurissaient de réclames aux « pin up » aguichantes, vantant les mérites des lessives en copeaux. Un jour une centrifugeuse américaine vint trôner sur une espèce d'estrade aménagée à laquelle il était interdit d’accéder ! L’officiant, c'était le patron, le père Martin lui même, qui essorait le linge des ménagères ...  plus besoin d'utiliser ces tortionnaires rouleaux de caoutchouc qui équipaient les laveuses primitives.

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                                      Laverie Rapide                           Alimentation en gros                                 

Il étendit son activité au portage des machines à domicile. Combien de fois je me suis « coltiné » ses engins qui quoique modestes, pesaient leur poids lorsqu'il fallait accéder aux étages des étroites maisons ouvrières.

Les inondations étaient un autre motif d'émerveillement. La Sorgue qui débordait au Portail peint envahissait le grand hall d'entrée. Pour nous tenir au sec dans le vestibule, nous aménagions des pas à l'aide de ces fameuses caisses de morues... quel plaisir de les retrouver le lendemain matin, flottant au gré de l'eau qui avait pris de la hauteur durant la nuit.

 

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La serrure de la porte d'entrée en accord avec la grandeur du vestibule

Ma mère qui était une femme pieuse n'aurait jamais manqué sa messe du Dimanche et j'étais abasourdi de voir le père Bonnet venir en cuissardes, attraper ma mère "à la hussarde" et la transporter dans cet impudique inconfort jusque sur un trottoir asséché.

Le salut de l'âme passe par des outrances..  je n'en dirai pas plus.

Oh bonheur ! C'étaient les pompiers qui venaient nous chercher en barque pour aller à l'école.

Ce père Bonnet comme nous l’appelions était un ancien capitaine (à ce que nous croyons mais après tout peut être était il charpentier de marine) de la marine marchande, reconverti en menuisier. Sur son échoppe figurait une énorme ancre de marine peinte qui résumait toute son histoire et faisait sa fierté.

Il venait fréquemment dans l'escalier majestueux de l’hôtel car à mi pallier sur la droite se trouvait une pièce dans laquelle il entreposait son bois : fruitiers, chêne mais surtout le plus noble des bois en Provence, du noyer … par plateau entier, bien sec.

Cette pièce a elle aussi subi les assauts des démolisseurs, la porte d'accès a été transformée en seconde verrière.

Ce père Bonnet était le père de Guy Bonnet notre troubadour provençal bien connu.

Face à son échoppe et dans le prolongement de l’hôtel de Montaigu se trouvaient les frères Jouveau, l'un sculpteur, un artiste, l'autre tourneur, un autre artiste, créateurs des plus beaux meubles provençaux jamais assemblés à Avignon. Les amateurs se les arrachent encore.

 

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Un rescapé, exécuté par un apprenti... malheureusement pas de la meilleure facture

Ce hall d'entrée, quelle merveille... Adolescents, nous le considérions comme un immense atelier propice à faire du vélo, de la trottinette, du patin à roulette, de jouer aux fléchettes (qui ont laissé des traces sur les murs... heureusement ce n'était qu'un peu de plâtre)

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Résultats malheureux... mais sans trop de gravité de nos jeux de fléchettes...

et de bâtir toute sorte de choses comme un kayak que je conçus à partir de tube électriques et de manches de balais. Les essais se firent sur le Rhône mort, à notre retour nous eûmes la grande surprise d'être accueillis par les pompiers. Nos parents nous croyaient naufragés... et nous, nous n'avions pas pris nos montres car elles n'étaient pas étanches !

La chose fut tellement appréciée que bientôt la troupe de scouts à laquelle j’appartenais débarqua pour entreprendre la construction d'une flottille qui fit la joie de nos ébats aquatiques sur le Tarn.. Aucun mort à déplorer... ce qui laisse supposer que mon chantier nautique était fiable!

Cette maison qui faisait la joie des enfants était le désespoir des parents. Les jours de Mistral un froid glacial pénétrait par les ais, les huis disjoints ou les carreaux absents, un chant lugubre envahissait les immenses lieux. L'hiver un seul poêle au coke pourvoyait au réchauffement de la pièce principale, aussi mon père le chauffait il au rouge !

Il faut dire que les plafonds étaient à 5 mètres de haut.. lorsqu'il fallait intervenir pour raccorder un tuyau de poêle décrocher un rideau ou réparer un "plomb" nous allions chercher l'échelle des pénitents gris, seule apte à atteindre de telles hauteurs.

 

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Décrocher les rideaux à cinq mètres de haut !

Quelle pétoche lorsqu’il fallait descendre la nuit à la cave, dans cette cathédrale de hall, froid et mal éclairé, pour renouveler la provision de combustible.

Mais ce coke que nous nous procurions à bon marché à l'usine à gaz eut un usage détourné qui fit le bonheur des petits et des grands. Mon père imagina un jour de bâtir la crèche à l'aide du coke qu'il noyait de plâtre de paris très liquide. Il formait ainsi des monts, des grottes, des lacs qu'il agrémentait d'ocres achetées à la droguerie de la rue Bonneterie et de forêts de thym qu'il piquait avant que le plâtre ne prenne. Les thèmes changeaient au fil des ans ... En Palestine, en Afrique, chez les esquimaux !

Tout le quartier accourait, malheureusement personne n’eut l'idée de prendre une photo de ces créations éphémères qui, une fois leur rôle rempli, étaient démontées puis retournaient à leur destination première, c'est à dire le chauffage, puisque la crèche finissait dans le poêle... rien n'était perdu...

Dans cette cave où l'on stockait le charbon et le coke, avaient atterri divers instruments dont on ne se servait plus : seau, pelle, râteau, manches cassés, restant d'une pioche. Un seul instrument m'interrogeait par son aspect. Il avait l'allure d'un ciseau mais coupait mal le papier. Je l'essayais avec du fil de fer, la lame s'endommageait... Quel drôle d'outil qui ne servait à rien...

Plus tard, à la fréquentation des vignerons, je m’aperçus que cet instrument mystérieux était un sécateur... ce que c'est que d'être un urbain tout de même !

Les locaux s'y prêtant, les réunions d’associations caritatives et d'entraide d'après guerre, auxquelles adhéraient mes parents, échouèrent chez nous...la chandeleur et ses crêpes, les gâteaux des rois... pour moi, c'était la vrai vie... mais elle s'éteignit avec le petit confort retrouvé par tous...

Parfois en allant à l’école, je trouvais un clochard dormant dans le hall d'entrée... c'était mon père qui l'avait fait rentrer la veille, il lui avait donné un bol de soupe pour qu'il ne meure pas de froid !

Souvent la sonnette retentissait, c'étaient des inconnus qui demandaient la permission de voir l'escalier d'honneur.

Tous les jours je me réveillais sous des moulures Louis XV, devant des glaces immenses, sous des représentations champêtres, mais pour moi c'était la normalité, le quotidien.

 

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Le plafond que je découvrais à mon réveil

Ces visites impromptues et répétées me firent prendre conscience de la demeure dans laquelle je vivais. Je recherchais son histoire, je fouinais dans les greniers, les pièces abandonnées, les toitures immenses, les escaliers en colimaçon et je découvrais des merveilles. Des cheminées, des sculptures, des allégories, des frises peintes, des stucs et un plafond, mais quel plafond. Je n'en pris qu'une seule photo... Je remontais l'Histoire, je prenais conscience de la magnificence et de la beauté qui avaient échappé au lucre des propriétaires successifs.

Avec mes frères et sœurs nous rêvions de racheter la ruine... chacun pour y réaliser sa petite utopie. Mais la vie... et la mort nous ont séparé, le rêve est fini.

 

Commentaires

À suivre !

Écrit par : ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ | samedi, 12 octobre 2013

Demain il y aura une surprise... et mes élucubrations seront finies !

Écrit par : François Portery | samedi, 12 octobre 2013

Point d'élucubrations ici, mais la mémoire d'une rue (et d'une maison).
Irremplaçable !

Écrit par : ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ | samedi, 12 octobre 2013

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