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samedi, 11 octobre 2014

Brigandage en Vaucluse sous le Directoire 2 *

Une compagnie d'égorgeurs sous le Directoire, la bande de Pastour

Antoine Dominique Pastour ne vit pourtant pas le jour dans les basses classes de la société.

Il naît le 10 mars 1774 à L'Isle sur la Sorgue, au foyer d'un honorable notaire, Antoine Pastour, qui exerça sa profession dans cette localité de 1757 à sa mort en 1781. Sa mère, Françoise Morard, appartenait aussi à la petite bourgeoisie de l'endroit.

Son nom apparaît tardivement dans les documents de la première Terreur blanche, quand il prend la tête d'une compagnie constituée de déserteurs fermement résolus à s'attaquer aux anciens jacobins... "à la queue de Robespierre".

Lui-même se trouve déjà en délicatesse avec la justice, car, réquisitionné, il n'a pas rejoint l'armée. L'autorité met rapidement fin à ses premiers exploits. Le 16 ventôse an III, le brigadier de gendarmerie François-Baudile Roux, l'appréhende avec ses complices, Jean-Louis Pape, Joseph Bagnol et Thomas Delage, tous quatre prévenus de désertion et plus grave d'assassinat sur les personnes de Joseph Durand et Joseph Sarnette, ménagers...

Le jury déclare, le 3 germinal suivant, qu'il n'y a pas lieu à accusation en l'absence de preuves formelles et remet les prévenus en liberté le lendemain !

Pour Pastour, ce n'était que partie remise, puisque sur ordre du représentant en mission Boursault, il est écroué dans une cellule de la prison du Fort d'Avignon. Ce conventionnel, d'ailleurs, exprimait sa satisfaction, avant son rappel à Paris, de voir réduit à l'impuissance le chef des égorgeurs de L'Isle, «  qui se vantait de porter vingt-deux nez dans sa poche  ». De nouveau libéré, Pastour est impliqué dans les meurtres qui se succèdent à L'Isle à partir de messidor an III.

Sans titre 1.jpgIl dirige en personne la horde qui, en chantant le Réveil du peuple (cliquez sur le brigand), considéré comme la Marseillaise de la réaction, crible de balles Laurent Tiran, maire de la ville en l'an II, dénonciateur patenté auprès de la Commission populaire d'Orange, il abandonne mort son frère cadet, Jean-Antoine, trucide le maçon Bruno Boudin, ouvre le ventre avec des raffinements de cruauté du dénommé Yves, exécute au quartier de la Marine quatre anciens montagnards, dont Gantès, ancien informateur de Barjavel, enfin tue Rhedon, dont la fin suscite une grande émotion jusqu'à Paris.

Toutes ces exécutions s'accompagnent de mutilations, décapitations, arrachage du nez, des parties génitales, que Pastour enveloppe soigneusement dans des feuilles de vigne pour les faire manger à son chien.

Agricol Moureau, en floréal an V, racontait que Pastour triomphant vendait les nez humains à 10 écus pièce. On aurait pu croire que de telles exactions, commises en plein jour, en présence de témoins, attireraient immédiatement l'attention de la justice. Certes, la force publique finissait par mettre la main sur Pastour à Sorgues, le 15 fructidor. Mais le chef d'accusation se bornait à une simple désertion.

Le juge de paix Masselin, directeur du jury d'accusation, plus tard accusé de forfaiture, se contente donc par ordonnance de le renvoyer devant l'autorité militaire.

S'accumulent pourtant sur la tête de Pastour les plaintes que les veuves des victimes de L'Isle sur sorgue déposent devant Martin, juge de paix. Parmi ces réclamations, celle de Marie Conil, la veuve du gendarme François Prade, reconnu comme «  un homme barbare au dernier degré  », tortionnaire de ses prisonniers, mais que Pastour par ruse attira hors de la tanière où il se terrait et fusilla sur la place publique le jour de la Saint-Pierre. Le petit magistrat local ne pouvait faire moins que de lancer un mandat d'arrêt contre lui, que la garde nationale de L'Isle mit à exécution le 1er pluviôse en IV dans les circonstances suivantes. 

"Les forces de l'ordre ayant appris que Pastour, accompagné d'un certain Donnier, un de ses sicaires, se cachait dans une grange à trois-quart de lieue d'Entraigues, trente hommes de la garde nationale et deux volontaires de la 102e demi-brigade l'y cernent. Tandis que Donnier se laissait saisir sans résistance, Pastour se retranche dans le grenier à foin, criant aux assaillants  qu'il espère faire périr jusqu'au dernier patriote de L'Isle et mettre ensuite le feu à la ville ". Au cours de l'assaut il succombe sous le nombre et reçoit plusieurs blessures, si bien qu'on l'emmène couché dans une charrette jusqu'à L'Isle. Arrivé là, il se trouvait dans un tel état de défaillance que le juge de paix renonçât à l'interroger. Il fut évacué à l'hôpital d'Avignon.

Le juge de paix Pertuis tente de le questionner, mais l'entretien tourne court, car l'officier de santé Deloulme confirme que Pastour souffre trop de ses multiples blessures, dont l'une le privera désormais de l'usage d'un bras, pour soutenir un interrogatoire. La convalescence s'éternisait. Bosse, le président du tribunal de police correctionnelle, se méfiait de l'individu

 L'hôpital civil et militaire d'Avignon ne présentait pas les conditions idéales de captivité pour un prisonnier expert dans l'art de s'évader. Mais on hésitait à le réincarcérer au Fort, le chirurgien Clément attestant, le 10 vendémiaire an V, que « d'après la nature de la maladie du nommé Pastour de Lile, il se trouve dans l'absolue impossibilité de remonter aux prisons s'il est transporté sur un brancard  ».

pastour fille.jpgPastour s’évada ... en habit de fille, au milieu des gardes sans être remarqué!

Flanqué de sa horde, il envahit Vedène le 22 germinal, se livre à force libations dans les cabarets du village, puis s'empare d'un maçon nommé Mille, le garrotte, l'entraîne à Sorgues, où il le massacre et jette son cadavre dans le Rhône. Jamet, l'accusateur public du tribunal criminel de Vaucluse, s'inquiète au début de floréal des rassemblements armés qui, guidés par Pastour, parcourent «  les cantons de L'Isle et du Thor, commettant des vols, des assassinats, des viols et autres excès qui font frémir  ». Notre bandit choisit bientôt pour cible la vallée du Calavon. Dans les premiers jours de prairial sa bande ravage les environs, menace Apt, d'où finalement elle se retire en maintenant à distance les gendarmes qui n'osent pas s'approcher trop près d'elle. Elle réapparaît armée jusqu'aux dents à Apt en fructidor, mais subit un échec grâce à l'attitude courageuse de Mézard, alors président du tribunal correctionnel de cette ville, qui rallie les patriotes à la maison commune, lesquels par une ferme contenance la force à rétrograder. 

Piot, le commissaire du directoire exécutif près le département, dans une lettre au ministre de la Police, attribue à Pastour l'assassinat qui s'accomplit à Pernes dans des circonstances épouvantables, le 18 fructidor an V. Il ajoute que l'intéressé, «  qui dans le cours de la Révolution agissant tantôt dans un sens tantôt dans un autre, s'est toujours souillé de crimes et a échappé jusqu'ici aux mandats d'arrêt lancés contre lui et aux poursuites  ». Le séjour au bord de la Nesque semble convenir au hors-la-loi. En vendémiaire an VI, Proal, le commissaire du directoire près le canton de Pernes, propose par un courrier express à Jamet de cueillir Pastour et ses associés au nid. En effet, ils ribotent dans un cabaret ouvert dans le ci-devant couvent des Ursulines, s'amusant à tirer des coups de pistolet sur les habitants. Malheureusement, le pauvre accusateur public se trouve à Carpentras complètement dépourvu de troupes de ligne qui cantonnent à Malemort et à Malaucène. Il se borne donc à conseiller à Proal de mobiliser les bons citoyens de Pernes qui cerneront les scélérats et les appréhenderont . On se doute bien que rien ne fut tenté dans ce sens. Raphel, le commissaire du directoire exécutif près les tribunaux civil et criminel de Vaucluse, alloue à Pastour une bonne part des assassinats commis dans le département entre le 18 fructidor an V et le 5 brumaire an VI, soit pendant moins de deux mois et dont il dresse une liste précise.

 

terrain de jeu de Pastour.jpg

Le terrain de jeu de Pastour

Ses hommes fusillent à Robion, au milieu de la place, Thévenot, ancien capitaine de volontaires, reconnu comme «  défenseur de la patrie  », ils font passer de vie à trépas sur le pont de la grange de la Sacristie, près de Montfavet, Gabriel Gay et Jean Broquier, respectivement ci-devant maire et officier municipal de Châteauneuf-de-Gadagne, Noël Dessalles, huissier à L'Isle, Joseph Tamisier, cultivateur au Thor, près du pont de la Faible à Velleron, Davergne, un autre huissier, sur le territoire de Châteauneuf-de-Gadagne, Maillet père, agriculteur à Velleron. Le même sort est réservé à Cognet, capitaine de la 34e demi-brigade, repêché dans les eaux de la Sorgue à L'Isle, où il commandait un détachement de cette unité. Terminons cette nomenclature funèbre avec Bonnet, tambour major, découvert mort dans ses terres, quartier des Fontblanques à Pernes. La notoriété de Pastour dépasse maintenant le cadre du Vaucluse. Rabaut le jeune, membre du Conseil des Anciens, dénonce en pluviôse an VI la lâcheté de cinq gendarmes exclus du corps « pour avoir mis bas les armes devant un chef d'égorgeurs nommé Pastour, de L'Isle, homme estropié du bras droit qui les désarma tous les cinq ».

 

brig.jpgDans le cours de l'an V, le général Tisson, alerté par l'audace du bandit, dont les affidés ne se gênaient pas pour tirer des coups de feu sur des volontaires entre L'Isle et Cavaillon et même attaquer avec succès sur la route de Sénas l'escorte qui conduisait à Marseille François Brun, de Lagnes pour le déliver, multipliait les ordres de mettre Pastour hors d'état de nuire. Toutefois, il se sentait peu soutenu par l'autorité civile qui manifestait une indulgence coupable à l'égard des brigands, quand en toute impunité Pastour menace les gendarmes dans leur quartier, rosse des militaires à Velleron, les insulte, leur enlève leurs dépêches. Il proteste qu'à la demande de l'administration du département le général Sahuguet lève, en fructidor an V, l'état de siège à L'Isle sur la sorgue.

. L'auberge dite de Sainte-Marthe, vis-à-vis la porte Saint-Lazare fut le dernier logis de Pastour. La décadence de la famille jadis considérée du tabellion islois s'achève le 9 juillet 1812, il  meurt misérablement dans un lit à l'hôpital d'Avignon à l'âge de 38 ans.

L'acte de décès indique comme profession  "fileur à soie"...

* d'après une étude d'Alain Maureau

Images d'illustration tirées du net

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