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jeudi, 04 septembre 2014

Une vendetta à Avignon en 1606... Le procès

 

sceau.jpgL'archevêque, Mgr Bondini, se déclare insuffisamment renseigné pour juger si les règles canoniques lui permettent d'accorder aux victimes la sépulture religieuse. Il est procédé d'urgence à la vérification des corps , les plaies sont examinées, une procédure préliminaire est entamée; les chirurgiens donnent leur rapport, et les conclusions en sont aussitôt transmises au palais archiépiscopal pour lever tout scrupule ecclésiastique.

Le 16, sur le réquisitoire du procureur général de Sa Sainteté, Mgr Pierre de Montorio, évêque de Neucastrie, vice-légat et gouverneur général de la Légation d'Avignon, rend une ordonnance de prise de corps contre François de Galéan, le chevalier des Issarts, son frère, Jean-Vincent du Castelet, le baron de La Roche, Charles de La Royère et le capitaine François de Berton, écuyer de Crillon, «pour les charges les concernant dans l'instance à l'occasion du meurtre de Thomas de Baroncelli». Les trois laquais des Issarts, Bernard, Galine et Lyon, sont impliqués dans la poursuite. En même temps, en vertu des constitutions canoniques, fulminées contre les duellants, provocants, assistants et appellants, une information était ouverte contre le défunt Thomas de Baroncelli, dont les biens, «mis sous l'autorité de justice », sont confiés à la garde de Jean de Baroncelli, un de ses frères et son héritier universel.

Il est, en outre, enjoint aux trois frères de Javon d'avoir à garder les arrêts dans leur-maison jusqu'à plus ample informé.

La plupart des inculpés d'Avignon prirent le large pour se soustraire à une détention préventive, et l'on dut recourir à la formalité, usitée en pareille occurrence, des criées et proclamations à son de trompe aux carrefours et aux portes de la ville.

Les biens de François de Galéan furent également placés sous séquestre et les scellés furent apposés à son hôtel par le vice avocat fiscal, Guillaume Joannis, greffier instrumentant.

Henri IV.jpg

 

Mais la terre et le château des Issarts, situés en terre française, échappaient à l'action du Saint-Siège. Il ne fallut rien moins que des lettres-patentes d'Henri IV, enregistrées au Parlement de Provence, pour que les officiers royaux missent à exécution dans les États de Sa Majesté l'ordonnance de la Cour pontificale.

 

 

L’instruction de la double instance fut conduite par Mgr d'Aquéria, vice-auditeur, qui procéda aux interrogatoires des accusés présents et à l'audition des témoins propres à fixer la justice sur les origines et les incidents de la querelle si tristement dénouée. En dehors des personnes que nous avons précédemment énumérées, nous ne retrouvons guère sur la liste des citations que les laquais ou les servantes du capitaine de Pérez et des maisons de Javon et de La Barthelasse. Inutile, d'ailleurs, de répéter qu'interrogatoires et témoignages, c'est à-dire tout ce qui donne aux débats judiciaires relief, vie, physionomie, couleur locale, a été soigneusement soustrait à une investigation rétrospective. L'élagage s'est effectué avec la conscience de ne laisser subsister aucune pierre d'achoppement entre les divers acteurs de la pièce et leurs descendants.

La procédure se poursuivit avec une sage lenteur, étant donné la claudication universellement connue de dame Thémis. Les deux maisons Baroncelli et Galéan, les plus directement intéressées à une solution favorable, mirent ce temps à profit pour faire agir tous les ressorts de leur influence. Or, ces ressorts étaient puissants.

Depuis leur transplantation d'Italie, où leurs ascendants avaient joué un rôle considérable, les membres de ces deux familles s'étaient distingués dans notre ville par d'éminents services. Ils en avaient occupé tour à tour les plus hautes charges, tant parmi les grands officiers de la Cour ou de la milice pontificale qu'au sein de l'échevinage. Les uns avaient servi d'arbitres dans les contestations survenues entre le Comtat et la Provence, les autres avaient été délégués en qualité d'ambassadeurs de la cité ou du Venaissin auprès des souverains de Rome et de Paris.

Léon X édit.jpgLéon X avait inféodé à perpétuité et érigé en marquisat, en faveur des uns, la terre et le château de Javon, en faveur des autres, la terre et le château des Issarts. Charles VIII et François Ier avaient reçu leurs foi et hommages pour leurs possessions françaises. Ils avaient servi avec honneur dans les armées royales et l'on comptait parmi eux des maréchaux-de-camp et des lieutenants-généraux, chevaliers des ordres du roi.

 

 

Ils agirent, à Avignon, auprès du Vice-Légat, qui avait tout intérêt à ménager l'ordre de la noblesse: à Paris, par l'entremise du brave Crillon, leur parent, sans rival dans l'affection du monarque à Rome, auprès du Légat en titre, le cardinal Borghèse, neveu de Paul V, et auprès de son prédécesseur le cardinal Aldobrandi, neveu de Clément VIII, avec lesquels ils étaient restés en relations. Ils ne cessèrent leurs démarches qu'après s'être assurés du succès.

Le 26 octobre, messire Jean de Baroncelli, écuyer de Javon, agissant tant en son nom personnel qu'au nom de son frère Thomas, défunt, présenta requête « à Illustrissime et Révérendissime Monseigneur le Vice-Légat et Gouverneur général de la Légation d'Avignon, tendant à ce qu'il lui plaise : « Abolir et remettre toutes prétentions, charges, accusations et titres fiscaux audit feu Thomas de Baroncelli ; donner et octroyer pleine et entière rémission, abolition et grâce des faits à lui imputés et de tout ce qui en dépend respectivement ; iceluy déclarer absous, exempt et relaxé des prétentions, accusations, charges et poursuites dudit sieur avocat et procureur général, comme si le procès fût pleinement formé et fourni et les défenses clairement et duement admises ; lui restituer ses honneurs, dignités, biens et état qu'il était avant le fait advenu ; lui remettre et quitter toutes les peines corporelles et spirituelles encourues ; remettre et aussi restituer ledit suppliant aux biens, fruits, commodités et héritage dudit Thomas ; lui donner pleine et entière main-levée desdits biens et fruits courus, perçus ou à percevoir à l'avenir; casser toutes et chacune les informations d'entrée ou de sortie ; ou bien de relaxer l'argent, grains et autres denrées faites pour regard des biens dudit héritage ; ensemble casser toutes et chacune les obigations de tenir de séquestre lesdits biens, partie d'iceulx ou fruit dudit héritage passés tant par noble Georges de Baroncelli, aujourd'hui seigneur de Javon, que autres, en faveur de M. l'avocat et procureur général de Sa Sainteté; enfin remettre le suppliant en l'état et qualité qu'il était auparavant, et que la seule signature des présentes suffise et fasse pleine foi tant en jugement que dehors pour l'obtention de tout' ce que dessus. Et ledit suppliant priera Dieu pour la prospérité et longue vie de Sa Seigneurie Illustrissime. » Le requérant avait eu bien soin d'insinuer dans les considérants de sa supplique que, « bien qu'il estimât avoir moyens, raison et défense très puissants pour contredire et éluder les raisons et accusations formulées qu'il s'en suivrait entièrement sentence absolutoire, si est-ce toutefois que, pour éviter moleste, vexations et longueurs de procès mal sortables à personnes de sa qualité et profession, il avait cru préférable de recourir à la débonnaireté du représentant de S. S. » Le même jour, au bas de la requête, en quatre lignes d'un latin peu cicéronien, mais avec toute ladébonnaireté pressentie, Mgr le Vice-Légat fit droit à l'ensemble du dispositif de la demande : « Attentis narratis, concedimus gratiam. Facimus, remeltimus, cassamus, inhibimus et mandamus ut petitur, nonobstantibus interventionem vero auditori nostro committimus ». « Donné à Avignon, au Palais Apostolique, le 26 octobre 1606, dans la seconde année du pontificat de N. S. P. le Pape Paul V. « Signé: FRANÇOIS, évêque de Neucaste, vice-légat. « Contresigné : ASCANIUS, dataire ».

Aussitôt après, dès le 3 novembre, messire François de Galéan, seigneur des Issarts, présenta à son tour une requête tendant aux mêmes fins et conclusions, comme on dit au palais. La chose était un peu plus délicate; car, s'il ne pouvait être, au sens légal, considéré comme duellant, appelant ou provocant, on doit convenir qu'il avait eu la main un peu leste et qu'il avait mis à mal son cousin germain avec une certaine désinvolture exempte de ménagements. Mais, après avoir exposé à son point de vue la physionomie des événements du 14 juin, il fait valoir à sa décharge qu'il avait été attaqué, de propos délibéré, dans sa maison, dans son lit ; que, gravement offensé dans son honneur, et craignant d'être frappé par l'épée de son adversaire, contre lequel il n'avait eu auparavant aucune mauvaise volonté, ni haine, il avait agi par une prompte et violente colère qu'il n'avait pu maîtriser; qu'il regrette beaucoup d'avoir agi ainsi, mais que les premiers mouvements ne sont au pouvoir de personne, surtout chez un jeune homme qui n'a pas encore atteint 25 ans. Il indique ensuite les services rendus à S. S. par son père dont il entend imiter l'exemple, en promettant de fuir à l'avenir toute occasion de commettre un semblable délit.Enfin, tout comme Jean de Baroncelli, il adressera à Dieu les plus ferventes prières pour l'illustre prélat à la bonté duquel il fait un suprême appel .

Mgr de Montario avait dans l'âme des trésors d'indulgence ; car, avec la même mansuétude et le même empressement, il fit à la requête le même accueil favorable, en réservant toutefois, cela va sans dire, le paiement des frais, droits et émoluments. Le digne pasteur espérait sans doute que cette absolution générale étendrait un voile d'oubli sur les griefs réciproques des deux familles momentanément hostiles, et que la paix, l'union même, renaîtrait des cendres éteintes de la discorde.

 

pax vobiscum.jpg

 

Hélas! quel labyrinthe que le cœur humain ! La passion filtre à travers ses replis, mais y dépose souvent une lie tenace que le temps seul parvient à dissoudre. Sur les deux camps belligérants, le pax sit vobiscum ne devait produire que l'impression bâtarde d'une paix sans victoire. Aucun rameau d'olivier, au contraire, une vague odeur de vendetta que la brise méditerranéenne n'aurait pas dissipé.

.../... à suivre

 

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