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mercredi, 16 juillet 2014

En hommage à Tom Simpson... poème anonyme de 1885

LE VENTOUX

 

Mi è grato il sonno e più l'esser di sasso. Miquel Ange.

Là-bas, à l'horizon, vers les portes de France,

S'élève le Ventoux, colosse de Provence,

Drapé dans son manteau vermeil.

Il se mire, éternel, dans les eaux du grand Rhône,

Et quand l'aube paraît, il semble, de son trône,

Garder le palais du soleil.

 

Il voit naître et grandir et fuir, comme des gnomes,

Les dieux, les conquérants, les siècles et les hommes

Confondus dans le noir chaos ;

Leurs gloires sont, pour lui, de légères fumées

Que lèvent, en passant, des troupes de pygmées,

Courant vers l'éternel repos.

 

Impassible, il a vu défiler vos escortes

Et combattre ou mourir vos superbes cohortes,

Hannibal, Marius, César !

Et de tant de grandeurs ou d'aussi fortes races

A peine ses forêts gardent-elles des traces

Que nous révèle le hasard !

 

Il a vu s'écrouler, vieilles cités cavares,

Vos remparts ébranlés par les coups des barbares

Venus des régions du Nord ;

Il a vu, devant eux, fuir, à travers les plaines,

Les vétérans vaincus, et les aigles romaines

Un jour arrêter leur essor !

 

Il vous a vus passer,

vieux comtes de Provence,

Et jadis ses échos redirent la vaillance

De vos fiers et preux chevaliers.

Vous avez disparu, vaincus par la nature,

Mais lui, toujours debout, sur vos tombeaux murmure

 

Vos grands noms à vos héritiers !

Il vous a contemplés, pontifes d'Italie,

Élevant à ses pieds, ô sublime folie,

Les palais, les donjons, les tours

Dont les sombres créneaux et les voûtes de pierre

Abritèrent, un jour, les successeurs de Pierre

Et le dernier des troubadours.

 

Et quand ces souvenirs ne sont plus que poussière,

Quand nous redemandons tous ces noms à la terre,

Le vieux géant seul nous répond,

Car seul il vit passer, sombre témoin des âges,

Les hommes et le temps, sans subir leurs outrages,

Sans se courber sous leur affront !

 

C'est que, si les hivers, l'ouragan, la tempête,

Hurlent dans ses ravins ou blanchissent sa tête

Et de ses flancs font leur séjour,

Sur ses âpres sommets, ils arrêtent leur course

Et, calmant leur fureur, redeviennent la source

De la jeunesse et de l'amour.

 

Ils déversent, à flots, jusques dans ses abîmes,

Les neiges, les glaciers, amassés sur ses cimes ;

Ils en nourrissent ses avents ;

Et de ses profondeurs, aux voix mystérieuses,

Les ondes bondissant en nappes furieuses

Naissent rivières ou torrents.

 

Il emplit et conserve, amant toujours fidèle,

La coupe d'émeraude où la Sorgue étincelle

En roulant ses flots argentés ;

Il lui verse, à pleins bords, la force et la puissance,

Et son ombre la suit emportant l'abondance

Vers les moissons et les cités.

 

Il contemple, pensif et rêveur, dans la brume,

La grande mer blanchir ses rivages d'écume

Ou bondir en rongeant leurs bords ;

Et, dans les nuits d'été, dont l'ombre les rassemble,

On entend ces géants, se concerter ensemble

En de mystérieux accords.

 

Sur la terre de France, il veille en sentinelle,

Souriant à ses fils, quand sa voix les appelle

Pour la défendre ou pour mourir.

Et si parfois, vaincus, ils pleurent la défaite,

Il montre fièrement à leur troupe inquiète

Son front penché sur l'avenir.

 

Et l'avenir, un jour, triste et sombre mystère,

Se lève radieux, versant sur notre terre

La science et la vérité.

Et ces deux nobles sœurs vont tresser la couronne

Qu'elles déposeront sur les sommets où trône

Son immortelle majesté.

 

Car déjà sur la foudre, en leurs mains balancée,

Les descendants de Chappe ont jeté la pensée

Aux quatre coins de l'univers.

Et leurs fils, arrachant leurs secrets aux orages,

Des mers et des moissons détournent les ravages

Qu'avaient présagé leurs éclairs.

 

Et tandis qu'autour d'eux, notre humaine cohue,

Sans boussole et sans frein, avec rage se rue

Sur d'insaisissables trésors ;

Tandis que nous livrons de stériles batailles

Et souvent de l'honneur menons les funérailles

En de fougueux et vains transports.

 

Ils s'en vont, méditant leurs utiles conquêtes,

Compagnons du travail, élever sur les crêtes,

Le temple saint et respecté,

Où, dominant les monts, les vallons et les plaines,

Ils viendront s'abriter et, dans les nuits sereines,

Interroger l'immensité !

 

Poursuivez, ô savants, sans fatigue et sans trêve,

Le paisible labeur qui par vos mains s'achève

Au sommet du vieux mont gaulois !

Légion que n'atteint ni l'oubli, ni l'injure,

Allez, d'un pas tranquille, à la grande nature

Ravir ses secrets et ses lois !

 

Vigilants laboureurs, dans l'immense domaine

Que défriche et parcourt l'intelligence humaine,

Vous creusez le plus pur sillon ,

Car vous appartenez à l'esprit qui féconde

Et qui demain, ira jusqu'aux confins du monde

Planter son brillant pavillon !

 

Il semble que déjà, secouant sa tristesse,

Tout fier du monument qui sur son front se dresse

Le vieux Ventoux va rajeunir,

Et qu'en vous contemplant de son regard moins sombre,

Il sourit à votre œuvre ou qu'il veut de son ombre

Vous protéger et vous bénir !

 

Déjà, dans ses ravins, et sur l'aile des brises,

On l'entend murmurer à nos foules éprises,

Vos noms mêlés à ses échos ;

En attendant qu'un jour, de sa cime éternelle,

A nos fils oublieux sans cesse il les rappelle

Et les dispute à vos tombeaux !

 

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