Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

vendredi, 16 janvier 2015

César Borgia à Avignon 3/5

 

Le 28 octobre, qui était un dimanche, jour de St Simon et de St Jude, dit le chroniqueur des Recordansas, sur le soir (al vespre), César Borgia fit son entrée dans la cité papale, avec une grande solennité « comme ung Duc tryonfant », par la porte St-Lazare.

 

Julien de la rovère 1.jpg

Le cardinal-légat, Julien de la Rovère, cardinal du titre de St-Pierre-aux-liens qui devint pape sous le nom de Jules II.

 

le cardinal de Gurck, Raimond-Pierre Pérault, évêque de Gurck, en Corinthie, qu'Alexandre VI avait nommé cardinal, en 1493, à la recommandation de Charles VIII., que le roi de France avait envoyé à la rencontre de César Borgia

 

Clément de la Rovère.jpg

 

Le gouverneur d'Avignon, Clément de la Rovère, évêque de Mende, cousin germain de Jules II

 

Les évêques de Lescar et de Carpentras,

 

Le viguier,

 

Les consuls : Pierre de Bisqueris; Baptiste du Pont; François de Mazan

 

enfin les magistrats, suivis d'un immense concours de gentilshommes, de bourgeois, de marchands et de peuple, furent au devant de leur hôte illustre à une grande distance de la ville, et le reçurent avec cet enthousiasme dont les populations méridionales sont si prodigues. On n'avait jamais vu à Avignon un cortège aussi pompeux que celui du Duc

 Aut Caesare aut nihil

Toutes ces magnificences, que le roi de France et ses courtisans trouvèrent extravagantes pour un petit arme alexandre 6.jpgduc de Valentinois , émerveillèrent les avignonnais. Ils s'étaient efforcés, de leur côté, de donner à l'entrée de César Borgia la plus grande solennité possible. Il fut reçu sous un dais de drap d'or et d'argent. Le portail St-Lazare, somptueusement décoré, était surmonté d'écussons aux armes du pape, du duc, du légat, du gouverneur et de la ville d'Avignon. Toutes les rues que devait parcourir le cortège, parfaitement sablées, avaient été couvertes de toiles et tendues de draps et de riches tapisseries jusqu'au Puits-des-Boeufs. En divers lieux se dressaient des arcs de triomphe et des théâtres sur lesquels on représentait des jeux et des scènes historiques (estoryez). L'arc de triomphe de la porte St-Lazare était construit avec des lattes et des roseaux treillissés et habillés de verdure. Sur des guirlandes de buis et de lierre s'enroulaient des bandelettes de papier doré et argenté.

 

Près du portail on voyait une fontaine jaillissante à plusieurs jets d'eau, et un théâtre ou échafaud (cadafàu) figurant une forêt avec des « hommes sauvages ». On avait été chercher dans les bois de Châteauneuf une charretée de chênes pour les arbres, et 45 livres de mousse pour fayre les sauvages

 

Theatre-medieval.jpg


podcast

Quand ceux-ci eurent exécuté leur jeu, une autre troupe représenta l'histoire de la chaste Suzanne. Jean de la Barre, descendant d'une dynastie de peintres célèbres, peignit les glands d'or, Ces glands étaient une allusion flatteuse aux armoiries du cardinal Julien de la Rovère, légat d'Avignon, qui portaient d'azur à l'arbre de chêne (ou de roure) d'or, fruicté de même, que l'on fixa en grand nombre sur les chênes, et composa quatre rondeaux, l'un pour Suzanne, l'autre pour la Bergère, et les deux autres pour le faux juges . Un marchand juif, Jessé de Loriol, loua les costumes de Suzanne et de la Bergère, qui étaient en velours et en camelot garnis de clinquant. On avait fait venir de l'isle, pour cette représentation, deux trompettes et un joueur de tambourin. A la Belle-Croix, au carrefour de la Carréterie, il y avait un autre échafaud sur lequel fut donné un autre spectacle, nos documents ne disent pas lequel.

 

Ils nous laissent dans la même ignorance en ce qui concerne les théâtres qui avaient été construits dans les rues de l'Épicerie et de la Saunerie, et au carrefour du Puits-des-Boeufs, où on brûla un feu de joie; mais ils nous donnent quelques détails sur le jeu de l'échafaud de la place de l'hôtel de ville. Comme construction, ce théâtre ne différait guère des autres ; la charpente, de bois et de roseaux (cannes), était recouverte avec des rameaux de buis et des feuilles de lierre, enguirlandés de papier doré, argenté, de feuilles d'étain et de clinquant. Il y avait là, comme ailleurs, quantité de lampions (caleils) et de torches à bâtons, pour éclairer la scène. Le spectacle était probablement le Mystère de la Nativité; voici, en effet, ce qu'on lit dans le 193e mandat des comptes du trésorier de la ville, pour l'année 1498 :

 

" Ay doné à celuy que presta le veau pour bouter sur le chafault et le a retourné 1 gros, 6 deniers.

 

" Item, à ung pauvre que fit Joseph sur le chafault 3 gros, 12 deniers.

 

Le veau représentait sans doute le le bœuf de l'étable de Bethléem ; il n'est pas cependant question de l'âne.

 

Un morceau de chant fut exécuté par les chantres de St Agricol, qui reçurent 10 florins pour leurs honoraires.

polyphonie.jpg

 


podcast

 

 

Tous les théâtres avaient été édifiés avec un grand soin, sous la direction de Jannon Imbert, le Broquier, visiteur des chaufaulx.

 

Dès son arrivée à la porte St-Lazare, César Borgia vit se ranger devant lui une troupe de musiciens qui l'accompagna jusqu'au palais archiépiscopal où il fut conduit, et qui ne cessa de l'escorter pendant son séjour à Avignon.

 

Des « billets d'or et d'azur » pour la confection desquels on paya 3 sous 9 deniers à maître Louis, l'écrivain, furent donnés au duc à son entrée et à la collation de la maison de ville. C'était, le programme des fêtes qu'on se proposait de lui offrir.

 

Le lendemain de ce jour, les Consuls, le conseil et tous les « gens de bien de la ville » furent ce faire leur révérence à " Monseigneur le Duc, et M. l'Assesseur de la ville, Messire Dragonet Girardi lui récita une fort " belle harangue (discours écrit par Maître Achate Long, régent des Écoles municipales, pour le prix de deux écus d'or.), puis il lui présenta, au nom de la ville, les objets suivants :

 

1° Deux bassins d'argent fin tout unis pour laver les mains ;

 

2° Deux pots aussi d'argent fin ;

 

3° Douze grandes tasses d'argent fin ;

 

4° Deux aiguières d'argent doré ;

 

5° Une grande coupe dorée, au dedans et au dehors, où il y avait, en peinture d'émail, les douze mois de l'année.

 

6° Un grand bassin d'argent doré à la façon de Catalogne;

 

7° Deux grands pitalfaux d'argent fin (Le Pitalfus était, au moyen-âge, une sorte de broc de contenance variable, dont le nom venait, je crois, du grec Il0os. Le Provençal moderne en a tiré le nom de Péchié, donné à un vase de grès, à anse, qui a le ventre large et le col étroit.).

 

Toutes ces pièces d’orfèvrerie, dont le 128e mandat des comptes indique le poids et le prix partiels, coûtaient en bloc 946 écus de Roi, soit 2,957 florins, monnaie courante à Avignon, soit environ 24000 euros actuels. On avait gravé, en émail, sur chacune d'elles, les armoiries de la ville d'Avignon.

 

Le 1er novembre, jour de la Toussaint, après dîner, les consuls et le conseil furent prendre le duc à l'archevêché, appelé Le Petit Palais, et le conduisirent à l'hôtel de ville, où l'attendait une nombreuse et brillante réunion de dames. Il y passa toute la journée à danser, dit le chroniqueur des Recordansas et il ajoute dans sa langue maternelle, toujours si agréable pour des oreilles provençales :

 

moresque 1.jpg



podcast

« Foron jogadaz dos farsez et dansadas dos moresquez*, de que l'une ere farse et menestrié ensemble tous abylaz de damas roge, et tos lez abys eron semenaz de claus d'or « elevadaz et branlanz. Et puiz fon facha une colassyon, so ez vin blanc et vin roge, et de toutez lez confiturez que ere possible de trobar, come pynolat, tortez de massapans, cogordat, escaletez en sucre et petys bescutelz fach en sucre, et fenol et datys et avelanaz, tous en sucre, et de toutez les sortez de dragéez que ere possible de trobar, de tout grant abondancye, tant que n'ez despendut en tout envyron dèz quintalz. Et fenyde la dyche collassyon et dansez, mez senhors lez consolz et conseyl et laz gens de ben de la vyla ly feron compagnye ambe grande cantytat de torchez alumadaz fin al dich petyt palayz, vounte ere le logys deldich senhor duc. »

.../... à suivre

 

* La moresque est l'ancêtre de notre farandole provençale

Les commentaires sont fermés.