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mardi, 26 mai 2015

Une idylle comtadine

 L' échalier

 

C'était le soir d'un beau dimanche.

Des deux côtés de l'échalier

 Séparant le clos du hallier,

Jeune garçon et jeune fille,

L'un svelte et fort, l'autre gentille,

Riaient beaucoup, parlaient un peu,

 Sans se lasser d'un si doux jeu.

 

echalier.jpg

De quoi causait le couple tendre ?

 Était-ce d'un baiser à prendre,

Du bal prochain, ou du pardon,

 Quand pour cher gage un joli don

Viendrait redire à la payse

 Le baiser pris, la fin promise ?

 

Curieux, mais pas trop méchant,

 J'étais caché pas loin du champ,

 Tout juste assez pour bien entendre

 Ce que disait le couple tendre.

 

Ils se croyaient au paradis.

Pierre avait ses plus beaux habits ;

 Nannon, croix d'or et coiffe blanche :

 C'était le soir d'un beau dimanche.

comtadine croix.jpg

 

Mais ils avaient, ce qui vaut mieux,

 Le cœur aimant, le front joyeux.

 Nannon disait : « Pour le ménage,

 Tu n'en verras pas au village

Plus propre et plus beau que le mien.

Si je n'ai pas beaucoup de bien,

 Nous nous aimerons tant, mon Pierre,

 Qu'on envîra notre chaumière. »

Femme économe est un trésor ;

 Bon laboureur vaut mieux encor.

 

« Le soir, après notre prière,

 Entre le crucifix de pierre

Et le rameau de buis bénit,

D'ici je vois le joli nid ;

 Mère a payé toute la chambre. »

 

Pierre pensait : « C'est loin septembre ! »

 

Rien qu'à se regarder se trouvant tout heureux,

 Ils se turent bientôt les jeunes amoureux.

 

 

Déjà baissait le jour ; des montagnes prochaines,

 Des grands bois de sapins, des longs rideaux de chênes,

 Sur les prés, dans les champs, l'ombre allait s'allonger ;

 Ils rêvaient de rubans, de bouquets d'oranger,

Des beaux habits tout neufs de drap fin sentant l'ambre ;

fleurs d'oranger.jpg

 

Et Pierre se disait : « Que c'est donc loin septembre ! »

 

Sur leurs lèvres c'était un doux miel que leur nom ;

Et quel charmant refrain : « Mon Pierre, ma Nannon, »

 Commençant chaque phrase, achevant toute chose !

 Après les jolis riens vint une longue pause.

 

 Autour d'eux, gais comme eux, mésanges et pinsons,

 Aux cimes des ormeaux, épars dans les buissons,

 De retour des guérets sur la branche qui ploie,

Semblaient tous à leur vue être heureux de leur joie,

 Et, fêtant à l'envi le coucher du soleil,

 S'époussetaient, baignés dans un rayon vermeil.

 

Les dernières clartés, dorant tout à la ronde,

 Rendaient aussi Nannon plus gentille et plus blonde.

 

 

« Pierre, il me faut partir ; mère me gronderait. »

 N'être qu'en mai ! » songeait Pierre, sourd ou distrait,

 En lui pressant toujours, à pleine main brûlante,

 La main qui le quittait, — oh ! bien douce et bien lente,

 Car, bien que la maison fût au bout du verger,

 Fille sage toujours doit savoir se ranger.

 

 

« Eh ! quoi ; déjà partir ! que l'heure a passé vite !

 Huit jours encore, huit jours....qu'à regret je te quitte !

 Pour t'aimer, pour te voir, il n'est, ô ma Nannon,

 «Ni d'amour assez grand, ni de jour assez long ! »

 

Elle allait, front rêveur et joyeux, cour en fête,

 Pas à pas, lentement, tournant parfois la tête.

Courbé sur l'échalier, pensif, son amoureux

L'accompagnait du cœur, et l'embrassait des yeux.

Enfin il se leva. Linots et rouges-gorges,

 Avant de s'endormir, gazouillaient dans les orges ;

linot rouge gorge.jpg

 

Dans les champs d'alentour s'appelaient les perdrix.

 Notre gars leur chantait ce refrain du pays :

 Cœur qui d'amour rêve et soupire

A-t-il enfin ce qu'il désire ?

 

                                                                                                         G. d'Audeville

 



 

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