Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

samedi, 06 juin 2015

Un duel à Apt en 1838 : Sur le pré

 Voici comment les témoins décrivent la scène fatale *

« Le dix neuf du courant, entre quatre et cinq heures du soir, j'étais à travailler dans ma boutique lorsque Jules Aude entre chez moi et m'apprit que Gosselin et Richard se dirigeaient du coté de la Magdeleine pour aller se battre en duel...

1280px-Apt_gravure_de_Sarret_vers_1615_1620.jpg

...Je sortis aussitôt par curiosité et en sa compagnie et en celle encore d'Antoine Imbert et de Joseph Maurel, nous nous acheminâmes du coté du petit cours pour voir ce qui arriverait. Gosselin et son beau frère se trouvaient déjà au bout du petit cours et apparemment il tenait son sabre caché car nous ne lui en vîmes point. Nous vîmes aussi le sieur Richard sur le milieu du cours faisant conversation avec le sieur Deydier. Cette conversation ne fut pas longue. Deydier revint à la ville et Richard avec le sabre à la main suivait Gosselin et Rique. Nous étions à peine arrivés au commencement du chemin de la Magdeleine que nous aperçûmes que Gosselin regardait en arrière apparemment, à ce que nous crûmes, sur l'appel de Richard et après un instant de conversation entre eux Richard fit signe de se diriger sur le vial de M Guillibert et y passa le premier. Gosselin et Rique le suivirent. Nous allions notre pas lorsqu'étant au commencement du vial, Imbert me dit que Gosselin venait de tirer son sabre . Nous nous précipitâmes alors sur le champ de bataille pour empêcher le combat et moi même j'envoyais la main à la poignée du sabre de Gosselin en lui disant de rester tranquille et qu'il ne convenait pas qu'il se battit avec le vieillard. Dans le même temps Richard avait son sabre à la main et attendait sans doute que Gosselin s'avançât. Ce dernier voulut se défaire de moi en me poussant et me disant "ôtez vous de là, il y a trop longtemps qu'il me cherche" et comme dans ce moment le sabre était levé et que j'avais ma main sur la lame au dessus de la poignée et par crainte de me couper la main, je ne pus pas le désarmer. Alors nous retirant en arrière de quelques pas le combat commença entr'eux sans rien dire...

...Ils s'avancèrent l'un contre l'autre en même temps et après un moment de cliquetis d'armes Richard tomba son sabre par terre et il se baisa pour le relever sans que Gosselin profita de ce moment pour le frapper de son arme. Le combat ayant recommencé de suite, je ne me sentis pas le courage de les voir continuer et je n'avais pas fait quatre à cinq pas que Jules Aude me dit : Il est mort ! Et en effet, je vis ledit Richard chancelant et tomber par terre et je m'aperçus lorsqu'il fut tombé qu'il avait son sabre entre les jambes. Effrayés de la scène, nous nous mîmes à courir annonçant cet événement à tous ceux que nous rencontrions. »

 

apt le petit cours édit.jpg

rond point de la madeleine apt édit.jpg

Récit de Gosselin

« … Richard venait derrière nous avec son sabre et nous avions deja passé l'entrée du Vial de M Guillibert lorsque Richard nous cria : il ne faut pas aller si loin et nous montrant ledit vial, il y passa le premier et après avoir parcouru, dans ledit vial, une distance d'environ cinquante pas, il quitta sa veste qu'il mit par terre.

corset 1 édit.jpgMais comme il gardait son corset, je lui dis qu'il devait le quitter parce qu'on ne se battait pas comme ça et moi même avais déjà quitté tant ma veste que mon corset. Cependant, je ne lui dis de quitter son corset qu'après avoir ferraillé une fois. Une fois tous les deux en corps de chemise nous commençâmes à croiser nos armes et après les avoir croisées pendant trois fois, à la troisième il me porte un coup sur la tête que je pariais avec mon sabre et en parant le coup, je lui fis tomber le sien par terre et je lui dis en même temps : ramassez votre sabre,, je vous en donne encore le temps et il le ramassa de suite. Nous Nous mîmes encore en garde l'un contre l'autre. Il me lança encore son sabre sur la tête. Je détournai le coup avec le mien ...

coup de seconde.jpg

 ... et de suite m'allongeant par un coup de seconde sur lui j'eus le malheur de l'atteindre au cote droit et de lui causer une blessure mortelle ! »

L'affaire a incontestablement été vite expédiée, la victime n'étant pas de taille et les chances bien inégales, qu'il y ait eu mort d'homme, entraîna une rapide instruction de l'affaire.

 

Le 24 juillet 1838 la chambre du conseil décerne une ordonnance de prise de corps contre Gosselin considérant qu'il est coupable d'assassinat et le renvoie devant la chambre des mises en accusation à Nîmes. Dans la procédure, cette ordonnance revêt un caractère particulier. Elle donne lieu à une analyse extrêmement fine et sérieuse de l'état et de l'historique de la législation concernant le duel et fait une large place aux doutes des magistrats dont deux sur trois considèrent que le fait principal ne présente ni crime, ni délit, ni contravention.

A propos de cette affaire, le Messager de Vaucluse dans son numéro du 11 novembre 1838, cite le fameux arrêt de 1837 rendu par la cour de cassation...

«  la conséquence immédiate de cet arrêt, c'est qu'il y a presque toujours aux yeux de la loi, assimilation rigoureuse entre le duel et l'assassinat ou le meurtre. »

Le 24 août 1838, la chambre des mises en accusation de Nîmes suit l'avis de la chambre du conseil et renvoie l'accusé, François Gosselin devant la cour d'assise de Carpentras pour y répondre de l'accusation d'homicide volontaire commis avec préméditation d'assassinat, se pliant ainsi aux règles de la jurisprudence sur le duel qualifié ici, lors de l'instruction, par le substitut du procureur, de « prétendu combat ».

Coup de théâtre, le 3 novembre 1838, l'accusé est reconnu non coupable par les jurés et immédiatement acquitté par la cour.

cour d'assise .jpg

L'article du Messager de Vaucluse qui annonce l’acquittement et qui est le seul commentaire que nous possédions, semble sinon le regretter du moins considérer qu'une nouvelle législation s'impose :

« Pour notre part, nous avons eu, une fois déjà, à enregistrer dans les colonnes de ce journal l'acquittement par la cour d'assises de ce département d'un duelliste, dans une affaire dont on a certainement pas oublié la déplorable origine. Aujourd'hui encore, c'est un dénouement du même genre que nous venons annoncer...

...Ce sont là des résultats singulièrement importants, et qui nous paraissent biens faits pour frapper l'attention des hommes graves qui se livrent à l'étude de la loi criminelle dans ses rapports avec la civilisation et les mœurs. »

les mœurs ! C'est biens d'elles qu'il s'agit.

 

*illustrations tirées du net

Les commentaires sont fermés.