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vendredi, 05 juin 2015

Un duel à Apt en 1838 : La querelle

apt porte de saignon édit.jpgTout commence un après midi du mois de Mai 1838, au cabaret de Sieur Baudouin, près de la porte de Saignon à Apt. A l’intérieur 4 personnes se livrent à une partie de cadrette, jeu de carte très fréquemment pratiqué dans les campagnes comtadine et provençale de ce XIX ème siècle.

François Gosselin 66 ans , ancien militaire désœuvré mais maître d'armes.

François Richard de Joucas, 77 ans, ancien militaire également.

Le partenaire de Richard est un certain Pierre Rique, beau frère de Gosselin, ce dernier jouant avec Jullian.

 

Joseph Pascal, décrotteur de métier assiste à la scène qu'il nous décrit ainsi

"Ils étaient occupés à faire une partie de cadrette dans la cuisine dudit cabaret. J'étais seul spectateur de cette partie. Gosselin observa à Richard qu'il n'était pas placé au carré de la table et qu'il voulu bien s'y mettre. Richard lui répondit s'il craignait qu'il regardât ses cartes mais cependant se plaça de la manière que le désirait Gosselin. Quand la partie fut terminée, Richard se tint debout en élevant les mains et dit à Gosselin : Nous avons mangé l'un et l'autre du pain de munition , il faut que nous allions sur le terrain, je ne me bats point à coup de poings, il n'y a que les paysans qui se battent de cette manière, d'ailleurs mon age ne le comporte point, nous tirerons le sabre !"

 

sabre.jpg

"A cette provocation, Gosselin ne fit que lui répondre qu'il ne voulait pas se battre et qu'il le laissât tranquille. Je me suis mis entr'eux pour les calmer et je suis sorti ensuite."

Témoignage de Catherine Moulinas femme Richard

Voici ce qu'en dit Catherine Moulinas sa propre épouse : "... depuis environ un an ou deux, mon mari a la suite d'une espèce d'attaque d'apoplexie avait beaucoup perdu de ses facultés mentales que depuis lors, toutes les fois qu'il sortait pour aller promener, il se munissait de fruits ou dans la maison ou chez le marchand, pour les distribuer aux enfants et sa manie était de leur faire ouvrir la bouche, d'y mettre le doigt dedans et puis de le retirer en leur disant : Ah ! Si tu voulais me mordre, et de suite il leur mettait dans la bouche le fruit qu'il avait en main. J'ajoute qu'il lui était arrivé depuis lors de s'évanouir pendant deux ou trois fois et qu'il se plaignait d'avoir beaucoup perdu la mémoire. "

Déposition de Pierre Sanguinette, boulanger

« Il avait l'habitude de venir souvent chez moi et il parlait avec plaisir de son sabre...  il était venu passer un quart d'heure à la maison où il renouvela ce propos en disant qu'il trouverait beaucoup de plaisir à tirer le sabre ».

Quant aux provocations dont il s'est autrefois rendu coupable, c'est le patron du cabaret, Joseph Baudouin qui peut en témoigner le plus facilement

cartes anciennes édit.jpg« Il y a environ 12 années qu'il se permit de souffleter un nommé Sican dit garbeyron, violence qui fut accommodée entr'eux moyennant une centaine de francs qu'il paya audit Sican et à peu près à la même époque et à l'occasion d'une partie de cadrette où il jouait avec Laurent père, Huissier, il sortit un couteau et fit mine de vouloir frapper le dit Laurent, mais je me trouvais là et je le désarmai, et à raison de ces deux faits, je lui avais défendu l'entrée de ma maison et il n'y a qu'environ deux ans qu'il y est revenu... »

 

Pour Richard, il est clair que la demande faite par Gosselin au cours de cette partie de cartes est une insulte à sa probité.

La provocation est donc lancée. Gosselin, plus jeune que son adversaire sans aucun doute meilleur ferrailleur, la repousse et va devoir faire de même plusieurs fois au cours des trois semaines qui vont suivre .

Joseph Pascal, le spectateur de la partie de cartes en témoigne

« Je ne mentirais pas si je dis que Richard m'a dit au moins 20 fois, soit quand je le rencontrerais, soit sur le quai près de la maison Magny où ma maison d'habitation se trouve, de vouloir bien dire à Gosselin de sa part quand est ce qu'il serait décidé de faire une partie d'honneur et de tirer le sabre avec lui. Mais je me garderai bien de faire sa commission, sachant que Gosselin est vif et qu'il pourrait en mésarriver. Finalement le 17 sept juin j'ai cru devoir avertir la femme de Sieur Richard des bravades de son mari et de la commission qu'il m'avait donnée. Cette femme se mit à rire et me dit que son mari aimait beaucoup à parler de son sabre et de son maquignonnage et qu'il ne tarissait jamais lorsqu'il parlait de ces deux objets »

Apt_gravure_1880 édit.jpg

le quartier de la Magdeleine

Témoignage de Gosselin

Gosselin dit en substance la même chose dans ses dépositions et certains témoins ont même entendu Richard traiter l'accusé de lâche accompagnant ces paroles de gestes des mains. François Gosselin, durant toute cette période résiste à la provocation jusqu'en ce jour du 19 juin 1838 :

« … pendant les trois semaines qui se sont écoulées, pendant cinq à six fois au moins, il m'a provoqué quand je le rencontrais en me disant : eh bien ! Grenadier, quand finirons nous cette affaire ? Et je lui ai toujours répondu qu'il me laissa tranquille. Mais avant hier le 19 juin entre trois et quatre heures du soir, me promenant au petit cours, voilà que ledit Richard qui était assis sur le banquet de l'auberge de Baudouin m'ayant vu passer vint me trouver au petit cours pour me proposer encore de nous battre, il me répondit, non, non, il faut que cela finisse. Je lui répliquai alors, eh bien ! Mon ami, quand vous voudrez et je lui dis en même temps : allez chercher ce qu'il vous faut et moi, j'en vais faire autant et nous nous donnâmes rendez vous au pont de la Magdeleine pour y vider notre querelle. En passant de retour par la place St Pierre, j'y vis Pierre Rique, mon beau frère dans l'auberge de Jacques Bourgues où j'étais rentré pour y chercher un témoin qui vint avec moi. Je proposais au dit Rique de l'être en lui faisant part en route de l'intention où j'étais de mettre un terme aux provocations continuelles de Richard et de me battre avec lui puisqu'il le désirait. »

 

apt le petit cours édit.jpg

De son coté, Richard est allé chercher son arme, et en se dirigeant vers le lieu de rendez vous essaie de trouver un aptésien acceptant d'être son témoin. Ce sont successivement François Imbert, 48 ans, fabricant de chaises, Maurel Pierre et Pierre Benoit, 69 ans, ancien gendarme qui sont ainsi contactés. Tous refusent prenant en considération son age et donc le peu de sérieux de l'affaire.

 

On ne doit point servir de témoin à un mineur ou à un sexagénaire. Néanmoins, le sexagénaire ou le mineur se battra s'il trouve des témoins pour l’assister.

 

Cette recherche infructueuse de témoins attire d'autant plus l'attention qu'elle se fait sans discrétion. C'est finalement seul que Richard se rend au rendez vous, suivi de près cependant par un groupe de jeunes gens Auguste Bernard 18 ans, boulanger, Jules Aude, 17 ans tourneur, Joseph Morel 18 ans, charcutier qui vont être les seuls spectateurs du combat, essayant même en une occasion de s'interposer. La présence de ces jeunes gens fait d'ailleurs croire à l'accusé que le témoin de Richard est parmi eux, c'est du moins ainsi qu'il répondra à une question du juge d'instruction lui rappelant les règles du duel.

Sur le chemin qui mène au rendez vous, à l'extérieur de la ville et en campagne, les deux hommes se retrouvent...

à suivre...

 

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