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vendredi, 09 octobre 2015

Un duel orchestral à Carpentras 5/6

Un procès atypique

carpentras miniature.jpgLa justice, avertie par la « clameur publique », Jean Alexandre Cartier, juge d'instruction accompagné du procureur du Roi, de son commis greffier et d'un lieutenant de gendarmerie, se rend à la porte Notre dame où ils rencontrent Arnaud Brunet et procèdent à son arrestation :

"… aussitôt après, nous avons vu arriver un concours de monde, au milieu duquel se tenait cinq ou six jeunes gens portant un brancard sur lequel était déposé ledit Théodore. Nous avons ordonné qu'il fut à l'instant même transporté dans son domicile... nous avons en même temps prescrit aux personnes qui avaient été témoins du coup porté au dit Théodore, d'avoir à rester dans un appartement voisin que nous leur avons indiqué, pour qu'il fut procédé à leur audition."

L'instruction commence alors immédiatement. Après les premiers soins, c'est l'audition de la victime qui est faite, puis des quatre premiers témoins.

Le lendemain17 juillet, l'instruction se termine avec l'audition des derniers témoins.

Le décès le 27 juillet de la victime aggrave bien entendu l'accusation. C'est d'un assassinat que Brunet devra répondre devant la cour d'Assise de Carpentras le 14 novembre 1837.

querelles journalistiques

Le journal Le messager de Vaucluse, donne une large place à l'affaire. D'abord parce qu'un duel entraînant mort d'homme n'est malgré tout pas si courant. D'autre part parce qu'il touche au milieu artistique des gens du théâtre, qui est à l'époque un des principaux sujet d’intérêt des journalistes.

Le 20 juillet, les témoins de Brunet publient une lettre dans laquelle ils racontent toute l'affaire. Un seul détail est volontairement omis : le retard dans le coup de feu.

Dans le numéro du 23, la réponse des témoins de la victime est là. D'accord sur l'ensemble de la présentation de l'affaire, elle rectifie le point de détail qui aura de plus en plus d'importance. :

"La lettre à laquelle nous répondons a donné des détails exacts sur la malheureuse issue de cette rencontre ; mais nous avons été étonnés de l'oubli qu'on fait les signataires, de dire qu'il avait été convenu de tirer spontanément au troisième coup frappé dans la main et que M Arnaud brunet n'a fait feu que plusieurs secondes après le signal et après avoir essuyé déjà le feu de son adversaire. Nous devons vous déclarer que n'ayant aucun motif de haine, ni amère pensée contre M Arnaud Brunet, le seul sentiment de la vérité nous a fait un devoir de rétablir les faits, dont la véracité sera d'ailleurs attestée par l'instruction judiciaire qui se poursuit..."

On est conscient que c'est sur ce point du comportement de Brunet que va être prononcé sa condamnation ou son acquittement.

D'après les échos la troupe du théâtre d’Avignon connait une période difficile. Dans son numéro du 20 juillet 1837, le Messager de Vaucluse rend compte d'un procès opposant le directeur de la troupe M Beffort et l'épouse de notre duelliste, la dame Dorsan – Brunet, cantatrice de qualité semble t il.

Le 23 juillet dans son bulletin dramatique, il poursuit :

"Une déplorable fatalité poursuit notre troupe lyrique ; des procès, un duel viennent ajouter aux embarras d'une nouvelle organisation...Ces événements sont d'autant plus fâcheux pour nous, que dans ce moment, quelques artistes de la Capitale vont passer par notre ville, et nous ne pourrons jouir de leur talent parce que la discorde règne parmi les chanteurs..."

La passion des avignonnais et de tous les comtadins pour les spectacles est telle, que l'on semble déplorer la mort du chef moins pour le malheur de l’événement ou la tristesse qu'il doit légitimement entraîner, que pour le fait d’être un obstacle au juste divertissement des spectateurs. On ne peut que sourire à cette démonstration des ravages que le lyrique cause chez les vauclusiens. Années difficiles pour le théâtre avignonnais qui verra sa première salle à l'italienne partir en fumée en 1846...

Le 27 juillet, jour du décès de Théodore Cacan, la rédaction poursuit son lamento au sujet des désordres de ce théâtre:

"Si nous jetons un regard en arrière, l’état de notre théâtre nous afflige ; le passé s'est écoulé au milieu des orages et l'avenir ne laisse luire aucun rayon d'espérance. Prenons pour exemple notre troupe. Quelles conséquences fatales n'ont elles pas amené les débuts de cette année ! Un chef d'orchestre, jeune homme plein d'avenir, difficile à remplacer, expire victime du maudit point d'honneur qu'il nous faut défendre contre les chances du hasard ; un acteur, doué d'une verve comique peu commune, chanteur brillant, gémit aujourd’hui sous les verrous d'une prison, seconde victime de ces querelles d'honneur qui sont devenues une des maladies de notre état social. Voilà donc, à la suite de ces malheureux débuts, une troupe privée de son chef d'orchestre, de sa prima dona et de son baryton. Ce n'était pas assez qu'une crise pesât sur l'art dramatique, il fallait encore que la discorde vint ajouter à tant de maux les chances désastreuses des procès et des duels. Avouons maintenant que la profession de comédien est aujourd'hui une des professions les moins avantageuses pour l'homme qui a quelque talent"

Le Messager de Vaucluse donne une large place aux débats qui s’ouvrent à Carpentras le mardi 14 novembre 1837. cette affaire "destinée à occuper une place si remarquable dans les faits judiciaires de notre département connaît un véritable succès. L'après midi au cours de laquelle réquisitoire et plaidoiries vont être prononcées, la foule se presse : à la réouverture de l'audience, l'affluence est encore plus nombreuse que le matin, les places réservées sont envahies ; on remarque sur les sièges placés derrière la cour, plusieurs dames élégantes de notre ville"

L'audience s'ouvre et commence par la lecture de l'acte d'accusation, remarquable et précise transcription des faits. Le motif de l'accusation est lié bien entendu au coup de pistolet tardif de l'accusé. L'acte d'accusation est sévère à ce sujet : " De tout ce qui précède, on doit conclure que Arnaud Brunet a agi méchamment, qu'il s'est montré constamment hostile et déloyal. cette grave erreur commise par Brunet lors du duel est indigne d'un homme d'honneur."

salle du tribunal.jpg

Pour le procureur, ce n'est qu'une circonstance aggravante car dans son réquisitoire, M L'avocat du Roi établit et discute ces deux propositions :

1° le duel a été déloyal

2° la mort causée dans un duel, même loyal, constitue le crime d'assassinat, d'après les dispositions générales des articles 295 et 296 du code pénal »

A cet élément très particulier de l'accusation s'ajoutent bien évidemment les insultes gratuites et réitérées de Brunet vis à vis de Cacan, provocations des plus graves qui ont poussé ce dernier à la rencontre : "En effet, il avait indignement offensé un honnête homme, plus jeune que lui ; il l'avait traité plusieurs fois d'homme vil et lâche, avec une intention évidemment provocatrice ; il repoussa avec opiniâtreté tout moyen d'arrangement ; au lieu de faire preuve de générosité en déchargent son arme à feu en l'air lui surtout qui n'était pas l'offensé, il fait feu en restant après le troisième coup, mais cet instant fut assez long pour que Théodore s'en aperçut ainsi que les témoins."

Seul élément en faveur de l'accusé : son attitude après le coup mortel. L'accusation reconnaît qu'elle joue en sa faveur : "Il a constamment témoigné le plus sincère repentir et un vif regret du malheur qui était arrivé."

C'est l'argument avec lequel la défense va jouer pour obtenir acquittement : C'est maître Nogent Saint Laurent fils, débutant dans la profession, qui va prononcer "au milieu du plus profond silence" sa plaidoirie :

à suivre ...

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